Zoé et le Petit Prince

 

Dès mon arrivée ce matin là, le médecin du service m'interpelle dans le couloir et m'informe de l'admission d'une femme de 42 ans, en fin de vie. Alors qu'il me donne quelques éléments médicaux,  je lis dans ses yeux l'impuissance et aussi, un appel. Nous ne connaissons pas cette patiente, suivie au CHU jusqu'alors, ce qui est un contexte rare pour nous qui sommes habitués à suivre les patients depuis le diagnostic.
Mais elle a refusé d'y retourner et son mari désemparé devant tant de souffrances et de nuits blanches l'a emmenée aux urgences hier soir.
En pénétrant dans la chambre, mon regard se pose sur le corps frêle et recroquevillé de cette femme, jeune, et probablement sublime avant les ravages du cancer qui s'est généralisé. Elle se tord de douleur et devant ses gémissements et son regard violent,  je me surprends à ne pas lui avouer que je suis la psychologue. Je sens comme un non-sens à ma présence, si vaine devant sa demande tacite que les douleurs cessent. Je m'accroupis, pose deux coussins devant elle l'invitant à se pencher en avant et naturellement, elle parvient à trouver une position plus supportable. Elle commence : "je vais mourir, je le sens dans mon corps qui me le crie de toutes ses forces, mais j'ai besoin de l'entendre  pour entreprendre ce qui est à ce jour fondamental : je suis maman de deux enfants, je dois leur dire au revoir, vous comprenez?"
Je sens la colère et la détermination dans la voix de cette mère. Et paradoxalement, j'entends aussi la voix de l'enfant qui est tapie au fond d'elle-même, cette petite fille apeurée qui crie pour avoir moins peur du silence assourdissant qui s'installe en elle. Elle est dépouillée, nue. Son corps la déserte. Et pourtant il se fait entendre de plus en plus fort, comme si chaque morceau de chair abandonné par la vie hurlait de devenir fantôme.
...
Le médecin a prononcé un "avis grave" au mari ce matin, lui demandant de contacter la famille de sa femme pour un ultime au revoir. L'homme est désemparé, confronté à une série de questionnements sans réponse : comment sa femme va-t-elle réagir en voyant ses sœurs traverser soudain la France pour se rendre à son chevet? Quelle conduite tenir face à leurs jeunes enfants, concentrés sur leur vie d'écolier, ce jour comme les autres jours ? Et si ce n'était pas le moment des adieux? Chaque arbitrage représente potentiellement une erreur irréparable aux yeux du mari. Comment se donner le droit à l'erreur dans un moment si crucial ? c'est tout cela que nous tentons de travailler ensemble ce matin là.  Le médecin, lui, m'a clairement annoncé la mort imminente de la patiente dont la saturation en oxygène se dégrade d'heure en heure, malgré un état de conscience parfaitement maintenu et une détermination étonnante.
Tandis qu'une part d'elle redoute l'inéluctable et s'y prépare en souterrain pour jouer son rôle de mère jusqu'au bout, une autre part se révolte et lutte, cela n'a aucun sens, il y a forcément des traitements, une issue, de l'espoir.
Le mari se sent totalement schizophrène dans sa tentative d'accompagner sa femme : tantôt il prend dans ses bras une femme épuisée et à bout de souffle, l'instant d'après il répond à ses questions sur leurs projets pour l'été prochain et feint le futur ensemble. Pris dans ce clivage, il a le sentiment honteux de lui mentir ... de la trahir dans ce double rôle. Et pourtant. C'est bien sa profonde humanité qui guide ses mots. Dans les moments où l'Homme est dans l'impasse de la vie, traqué et condamné à mort, face à cet impossible à penser, que lui reste-t- il si ce n'est  ... l'imaginaire. le mythe. l'art. la comédie. Alors oui, parfois il se laisse embarquer par sa femme dans la fiction qu'elle parvient à créer pour supporter les derniers jours. Oui, il joue à défier le réel et à imaginer un monde plus doux. Comme ce père dans le film "la vie est belle" (R. Begnini) qui, en chemin pour sa mort, ultime moment tragique, fait le pitre pour faire sourire l'enfant. Un instant de magie où se superposent la certitude de la mort et la beauté de la vie. Un moment de créativité qui ne dupe pas mais sublime le réel. Voilà ce que ce mari parvient à mimer.

C'est dans ce contexte que les enfants sont récupérés à l'école pour retrouver leur mère. Ils passent l'après-midi auprès d'elle entourés de leur jolie famille. Ce qui se dira et se jouera dans cette chambre appartient à l'intime. Je peux simplement dire que l'Amour a traversé les murs froids de la chambre d'hôpital, longé les couloirs, et inondé de larmes les joues des blouses blanches...


Ce jour là, je n'étais à la clinique que le matin, je suis donc revenue dans le service vues les circonstances et à la demande de l'équipe. A la sortie de l'ascenseur, je rencontre d'abord un magnifique petit prince métisse âgé de 8 ans, avec un regard d'ange et de jolies fossettes lorsqu'il sourit. Je devine qui il est, il m'attendait. Il vient faire un tour dehors avec moi, me montre quelques cachettes qu'il a eu le temps de découvrir lorsqu'il quittait la chambre durant l'après- midi pour se soustraire à ce monde où les adultes sombrent. Il m'explique fièrement sa technique de "serrage de dents", qui consiste à serrer très fort les mâchoires de sorte que les larmes soient coincées et remontent, et si on fait ça longtemps, elles ne sortent pas!  Mais ... mais comme on ne sait pas trop où elles sont stockées du coup, et qu'ensuite, elles peuvent surgir n'importe quand, il accepte de me raconter doucement sa peine. Sa culpabilité surtout. C'est parce qu'il a fait des bêtises que maman est malade ... peu à peu, les mâchoires se détendent, laissant circuler les émotions coincées, appréciant la présence  apaisante d'un adulte qu'il n'a pas besoin, cette fois, de protéger... Après de longues confidences, le petit prince me défie soudain du regard, et me demande : un Psy, ça sait aussi faire la course ? et nous voilà lancés sur plus de cinquante mètres à toute vitesse, mes stylos volent hors de ma blouse et je sème mon téléphone dans un virage  pour le plus grand éclat de rire du petit prince.

Après ma défaite au sprint et pendant que je récupère mon souffle sur un banc,  la sœur du petit prince se rapproche à pas discrets, et s'installe près de moi. Je suis frappée par la ressemblance de Zoé avec sa maman. Cette enfant de 11 ans est pleine de douceur et de tristesse. Elle me demande si je peux lui poser des questions. Le silence serait certainement insupportable. Nous parlons alors de l'école, de ses copines, de ses passions puis .... peu à peu, de maman. Le petit prince tente de se rapprocher mais sa sœur lui demande avec tendresse de nous laisser seules. Elle a besoin de ce temps pour elle. Pour demander c'est quoi la mort ? A-t -on une âme ? Ou se fait on bouffer par les vers et puis Rien, le néant !? Malgré un positionnement spontanément très cartésien où le réel écrase toute métaphore ... peu à peu, au fil de son discours, la lumière entre par un tout petit trou, créant même une petite fenêtre qui s'ouvre sur un ailleurs possible, au fond de son cœur déjà...
Zoé exprime qu'elle se sent moins angoissée face à la mort proche de sa maman. Se demandant si cela va vraiment arriver pour de bon. Si elle sera encore là pour ouvrir ses cadeaux de la fête des mères dimanche.

La maman mourra dans la nuit.
Là où je suis violemment réveillée à minuit quarante par manque d'air, elle a cessé de respirer dans sa chambre.

Et le surlendemain, le jour de la fête des mères, lorsque j'ouvrirai les cadeaux confectionnés par mes fils , une lumière jaillira de mes yeux, et secrètement je déposerai un baiser sur le front du petit prince et de sa sœur Zoé.

Zoé demandera quelques mois plus tard à me parler... les larmes qui coulaient silencieusement chaque soir dans son lit seront désormais versées et adressées à un autre dans le cadre de nos rencontres du mercredi...


DH juin 2014