Un Père

Un jeudi du mois de novembre. Je me rends au chevet d’un patient en soins palliatifs que je connais depuis plus de trois ans désormais, il n’avait alors que 27 ans lorsqu’il apprenait qu’il était atteint d’un cancer du colon stade IV.
Michel dort dans sa position aussi favorite qu’improbable : à genoux, un traversin sous le ventre, la tête posée sur ses bras croisés. Je devine la douleur qui le pousse à chercher comme il peut une position antalgique. Ce n’est donc pas son regard que je croise ce matin-là, mais celui d’un père, tapi au fond de la pièce. Il a passé la nuit ici et n’ose quitter la chambre ne serait-ce que pour aller prendre un café ou fumer une cigarette … de peur de laisser son fils seul … j’entends, de peur que son fils ne meure en son absence.
La mort n’est pourtant a priori pas imminente. Nul ne sait jamais quand sonne l’heure du grand départ mais d’après les médecins, les doses de morphine sont encore faibles, le péritoine envahi n’est pas un organe vital, le jeune cœur de Michel est solide, ce qui leur fait craindre plusieurs jours pénibles d’attente …

Au ton de ma voix apaisée, cet homme décide, après un dernier regard rassuré par le sommeil de son fils, de me suivre pour s’autoriser ce fameux café et la cigarette rituelle qui s’impose. En chemin, il évoque le décès de son père lorsqu’il était jeune homme, et son absence à l’époque : son père est mort sans qu’il lui dise au revoir, il n’avait pas deviné qu’il était sur le point de quitter ce monde, n’y avait pas cru, il n’a donc pas été présent les derniers jours de vie, encore moins au moment ultime du dernier souffle. Peur, fuite, … puis toute cette culpabilité encore palpable !
L’homme raconte alors qu’il a fait tout l’inverse avec son fils depuis le début de la maladie, il a été aussi présent que possible : aux chimio, lors des interventions où il venait à 6 heures du matin embrasser Michel avant qu’il parte au bloc. Il se voulait rassurant, convaincu de la guérison de son enfant. Leur échange tenait toujours sur une note positive : tout va rentrer dans l’ordre. Pas l’ombre d’un doute, toujours tournés vers l’avant, l’après, quand tout sera réglé. Avec le sourire, l’air détendu et assuré. Qui du père ou du fils avait instauré cela ? Les deux hommes avaient cette même attitude guerrière, sans plainte, sans peur énoncée. Se renforçant l’un l’autre dans ce système, sans faille possible, tourné vers l’avenir et la guérison.

Mais ces jours derniers, l’état de Michel concorde de moins en moins avec ce discours. Il est amaigri, faible, recroquevillé. Personne n’est dupe… et pourtant.
Ainsi, lorsque je demande à cet homme comment il se sent, il me répond tristement que Michel ne répond plus à ses sollicitations positives. Et qu’il a beau lui proposer des projets, feindre l’ignorance, parler guérison, son fils semble ne plus y croire et baisse les yeux. Jusqu’où Michel peut-il protéger son père, sa femme, leurs trois jeunes enfants, … lui-même ? Il ne parvient plus à cacher ses douleurs et sa souffrance. Il est plié. Piégé. Seul.
 
Dans leur relation si complice, « faire comme si » devient trop couteux, cela ne tient plus et les met à distance l’un de l’autre. Chacun est seul. Michel ne peut plus jouer le jeu, donner la réplique, le ton a changé. La douleur est là, insupportable, l’angoisse aussi… Michel est de plus en plus agité, ne trouve plus l’apaisement, chargé d’émotions contenues. Le père tente de relancer son fils, ce combattant (anciennement) de 94 kg, sur le ring de la vie… mais en vain. Maintenant que Michel ne répond plus, ce père est démuni, dans l’impasse, que dire, il lui semble impossible de partager leurs émotions sur ce sujet tabou mais inéluctable de la mort. Puisqu’il n’y a rien à faire, il ne voit qu’une issue : il demande qu’il meure dans la dignité, seul agir encore possible a ses yeux: l'euthanasie. Il prend surtout conscience, à mesure qu’il se raconte,  qu’il ne trouve plus sa place auprès de son fils et cela lui est devenu insupportable. Au point d’envisager le passage à l’acte pour mettre fin à cette angoisse.

Certes, cette distribution des rôles le fige, cela sonne faux, mais pour sortir de cette impasse, il doit désormais inventer son propre rôle, improviser, sans  texte. C’est tout cela que mon regard tente d’éclairer m’adressant à cet homme. Il est peut-être simplement temps pour ce père de modifier sa posture. D’ouvrir un autre espace à son fils. De créer ce lieu où la parole  tend vers une autre vérité. C’est cette voie qu’ouvre notre rencontre.

L’homme est tout à la fois étonné de nos échanges et en même temps il ressent une sorte d’évidence. Nous partageons la lecture de poèmes spirituels et des mots sur l’indicible Mort. Des lumières s’allument en lui, ces paroles résonnent  et en écho s’expriment  ses désirs, ses peurs aussi, mais il ressent soudain cette proximité de la mort comme des moments qu’il peut rendre précieux. Il est un peu fébrile mais éclairé. Pose de nombreuses questions sur les derniers moments d’un homme. Mon discours est parfois explicatif pour le préparer, mais surtout teinté de possibles, de confiance et de lumière, sur ce temps entre deux mondes qui n’appartient pas aux médecins, ni aux soignants mais à eux, dans l'intime de leur relation.

En parole et en regard, juste donner la main à cet homme pour qu’il ose franchir la porte de l’antichambre de la mort ; ce lieu sombre et effrayant devient peu à peu moins obscur. Cet homme fait ainsi ce petit pas de côté qui le conduit à l’endroit où l’attendait secrètement son fils. Pour le reste, ils (se) trouveront, le moment venu…
La journée se passe, dans le partage et la complicité...


Ma nuit, agitée. Endormie vers 23h, je me réveille à 2 heures après un long rêve étrange et pénétrant où Michel est là et je ressens intensément sa présence.
Puis des rêves saccadés de Michel et de son père. Je suis agitée et au travail, un intense travail, fatiguant.
A 5 heures, je ressens l’apaisement, m’endors enfin profondément, je n’ose l’interpréter …
.. .
Vendredi matin, 8h30. Ma boite vocale à la clinique m’annonce deux nouveaux messages : un provenant  du service, un de la famille. Michel est mort à 5 h ce matin…

Après un temps passé avec l’équipe, je trouve le père du patient, assis sur un banc, dehors, une cigarette à la main, accompagné de quelques proches. Je l’imagine défait mais je suis surprise par son sourire et son apaisement.  
Avec un regard plein de lumière, il raconte sur un ton aussi serein qu’inattendu:
« J’ai pu parler authentiquement avec mon fils toute la soirée. J’ai réussi à lui demander ce qu’il ressentait, il a pu me confier ses peurs, se reposer sur mon épaule… Nous nous sommes dit ce que nous désirions nous dire. J’ai exprimé tout mon amour. Personne ne peut croire comme c’était beau. A 23h, il s’est vidé et quelque chose en lui a lâché. Les tensions et l’agitation ont disparu, il était apaisé. A partir de 2 heures du matin, son état de conscience s’est modifié. J’ai eu un peu peur et au début je tentais de le réveiller, il sursautait. J’ai alors fait appel à vous, en pensée, je me suis laissé guider par votre regard pour accompagner mon fils, dans mes gestes, mes paroles, j’ai respiré avec lui de plus en plus calmement. Ce temps était hors de tout, de tout espace, de toute réalité, loin de toute souffrance. Tout était harmonieux. Il s’est éteint à 5 heures comme on souffle une bougie, mon enfant est mort dans mes bras et j’ai eu conscience à ce moment là d’être un PERE. Ce mot a pris une autre dimension et un sens profond. Chaque sensation est gravée en moi pour toujours. C’est drôle, je sais que mon père m’a aussi pardonné. Mais comment une inconnue peut elle avoir crée cela ?
L'inconnue n'a rien fait, mais en croyant en un Autre dans ce moment sacré, cet homme a trouvé la foi en Lui pour être juste.
Il conclut : « désormais je ne connais plus la peur. Et je vais écrire un livre pour raconter cela. Merci chère inconnue, je suis un homme en paix."

Le témoignage de ce père est touchant. Mais c’est à moi de le remercier. C’est pleine de reconnaissance à l’égard de cet homme que naît le désir d’écrire ces lignes. Sans lui, sans ces rencontres et ce qui s’y joue en toute intimité, loin des spectateurs, quel sens aurait ce travail de coulisses ?
Voila peut-être la vocation de ces lignes : les relire un jour pour m’en saisir dans les moments de doute, afin de retrouver l’élan pour continuer. Merci infiniment pour ce souffle.
Elles ont peut-être un autre sens, plus caché. Secrètement adressées à un autre père, que lui parvienne la voix de cet homme qui dépasse ses peurs et ses démons pour être là …

DH
Paru dans "L'Acrobate des mots" - 2013