"T'es nul Marco (...) "​, ou comment le coach se tire une balle dans le pied

Les week-end sur les bords des terrains sont toujours très inspirants...

Du « T’es nul Marco, tes relances c’est de la merde ! », « put****Ryan pourquoi tu tires à côté, pourquoi ??? » ou encore 5 minutes à rabâcher en boucle au défenseur « c’est cadeau, pourquoi t’as perdu la balle, c’est cadeau ça, t’entends???, c’est cadeau ... », j’aime aussi les « à quiiiiii ??????? » lorsque le joueur tente une frappe de loin... (non cadrée, manifestement)

Bon, j’avoue, parfois, j’ai les oreilles qui saignent...

Finalement, c’est en regardant le Tournoi des VI Nations, où le coach est installé dans les Tribunes, que je me suis demandé si ce n’était pas lui qui avait le plus rendu service à son équipe !?  

Mais le plus fou c'est que, même une personne zen et calme, se transforme en sirène au bord du terrain ! Parce qu’il faut une sacrée dose de résistance au stress pour gérer la tension d’un match. Et à chaud, on réagit de manière animale.  
Certaines spécificités du sport football mais aussi les conditions des matchs sont réunies pour faire ressortir le pire de soi :

·     Temps limité : le chrono tourne et la tension monte crescendo

·     Espace : une arène barbare avec des spectateurs en transe

·     Place de l’entraineur comme Témoin impuissant d’une succession de ratés (....) pour quelques rares moments de joie (but)

·     Stress aigu où le danger de prendre un but est imminent

·     mais durable car la menace rode jusqu’à la dernière seconde

Et, dans tout cela, le coach, pour éviter de rester en apnée, crie : alors même que les joueurs ne l’entendent pas ! que l’action est finie ! qu’au mieux il déconcentre son joueur et parasite sa pensée, au pire il le stresse et lui fait perdre confiance...

Dans la plupart des sports individuels, le coaching a lieu AVANT ou APRES la course ou le match mais pas PENDANT. Le sportif fait donc appel à ses ressources internes.

Dans les sports Co, le plus souvent le coach est là, au bord du terrain.

Mais alors, comment ne pas se tirer une balle dans le pied en tant que Coach?

Au cours d’un match, quelles paroles seraient (dans l’idéal) bénéfiques ? Lesquelles parasiteraient les joueurs ?

Comment penser sa communication au bord du terrain pour qu’elle puisse éclairer la route sans mettre vos joueurs comme des lapins pris dans les phares de voiture ?


Quelques questions à vous poser :

1.     Quel bénéfice pour quel coût ?

Je crois que c’est LA question qui doit vous guider en permanence : si je dis ceci maintenant, quel bénéfice pour mes joueurs (prévenir un danger, éviter que l’erreur ne se reproduise, ...) pour quels dommages (coût cognitif, coût émotionnel...) ?

2.     Qui parle quand je parle ?

En tant que coach, quel est mon objectif ? Est-ce que je veux uniquement gagner le match ? faire grandir mes joueurs ? en tant qu’homme secrètement, qu’est ce qui me nourrit là ? quel est mon intérêt personnel ?  Quel est l’intérêt supérieur ?  collectif, joueur, court terme, long terme ?

Etre authentique c’est bien, mais cela ne veut pas dire, tout dire, n’importe comment. Votre non-verbal est aussi important : le joueur s’attache plus à ce qu’il voit qu’à ce qu’il entend, au ton plus qu’au contenu. Le problème c’est que sur un terrain, avec le bruit et la distance, on ne peut pas se parler calmement, on hurle, on gesticule, on lève les bras au ciel. Sans compter le fait qu’à la différence des autres sport co, il y a peu de changements de joueurs et de temps-morts donc peu d’occasions de parler aux joueurs.  

Quand vous intervenez sur le bord de la touche, demandez-vous quelle émotion, quelle intention vous pousse à intervenir :

·     Le plus souvent, c’est la PEUR ... qui engendre la COLERE :

Les plus grosses soufflantes sont celles où le joueur perd le ballon et met son équipe en danger, les défenseurs sont donc particulièrement exposés à ces coups de gueule.

C’est un peu comme une mère qui traverse la route avec son enfant, et que le gamin imprudent lui lâche la main en courant : l’accident évité, que fait la mère ? elle va avoir le réflexe de lui hurler dessus. Bon, lui, il ne devine pas que c’est un drôle de geste d’amour.

Or, notre cerveau peut difficilement réaliser plusieurs tâches énergivores à la fois. Si l’esprit de votre joueur est accaparé par votre regard ou par le reproche qu’il vient de recevoir, ses fonctions exécutives (attention, mémoire, flexibilité cognitive, gestion du temps et de l’espace...) en sont immédiatement altérées.

Alors qu’un humain dans une journée normale ferait face à 2 à 3000 décisions/j, le nombre de décisions auxquelles le cerveau d’un footballeur ferait face en 90’ serait supérieur à 6000. (Moifak Ghabri, exp. en cours). Le cerveau est donc en surchauffe. Chaque parole du coach aura un impact et prendra de la place au détriment d’autres connexions neuronales. Il est précieux que le coach fasse alors les bons choix de communication.

Il est à mon sens rarement bénéfique d’intervenir sur les ratés à chaud :

Si l’action est passée, votre colère n’amène rien de positif, car ressasser l’action passée en mode rumination (c’est cadeau) empêche le joueur de se concentrer sur la suite et de se remobiliser. D'abord touché par un sentiment de HONTE, votre défenseur va faire évoluer cette intenable émotion et risque alors de se lancer dans un dialogue intérieur qui perturbe son état émotionnel (le coach me cible, mais il n’a pas vu que mes coéquipiers ne m’avaient pas mis en situation favorable, ou le coach pointe mon erreur mais il ne voit pas TOUS les efforts que j’ai fait par ailleurs...).

Si l’action est en cours, chaque parole va parasiter les réactions cognitives du joueur qui ferait mieux de garder ses habiletés mentales maximales à disposition. Si vous estimez que les remarques doivent être faites sur le moment pour que le joueur en formation retienne mieux la remarque,  privilégiez cela lors des entrainements, et en match, faites bref.

Quoiqu'il en soit, veillez à ne pas nourrir cette bestiole qui ronge de l'intérieur, la honte (amie de la culpabilité et voisine de la peur).

Face à une raté en match, si vous souhaitez intervenir, choisissez une communication claire :

-      La remarque doit être brève (quelques mots) et audible

-      intelligible (s’il cogite pour comprendre le sens ou comprend de travers, c’est contre-productif)

-      n’attendant pas de réponse verbale ou qui prend le cerveau : évitez donc les «pourquoi?» ou «comment t’as fait (pour rater)» juste absurdes à ce moment là !

-      constructive : vous qui avez un regard extérieur, si vous avez identifié d’où vient l’erreur (anticipation, placement, ...), il vaut mieux lui apporter cet éclairage précis pour espérer qu’il corrige pour la suite du match. Ciblez ce qui était en excès dans l’action ratée ou en déficit pour qu’il s’en saisisse.

·     C’est souvent aussi de la FRUSTRATION !

L’attaquant qui ne cadre pas, ne donne pas le ballon dans le bon timing, fait les mauvais choix... chaque situation devant les cages est sensée être efficace, donc pour vous, c’est frustrant !

Mais l’attaquant qui échoue devant les buts est déjà en colère. Vous voir lever les bras au ciel ou demander de cadrer n’est probablement pas ce qui va l’aider à être plus efficace.

Si le défenseur a besoin que l’on favorise sa concentration, l’attaquant a besoin d’être libéré. Certains ont besoin d’être en « rage » pour être à leur meilleur niveau, d’autres pour se transcender ont besoin d’être rassurés et seraient bloqués par trop de conscience de l’objectif. Parfois, le meilleur moyen d’atteindre un objectif, c’est de l’abandonner. En match, résistez à la tentation de marteler à vos attaquants de marquer. C’est comme dire à quelqu’un qui bégaie de faire attention à ne pas bégayer !

Pour que sa créativité émerge, pour connecter ses sens à lui-même et à ceux qui l’entourent, l’attaquant a besoin de se sentir bien et relâché. Pensez votre communication en ce sens.

L’intention doit servir l’intérêt supérieur de l’équipe : vous êtes sur le terrain mais pas dedans. De cette place si particulière, ni dedans/ni extérieure, de ce petit rectangle tracé juste pour vous, votre com’ peut donc être constructive et apporter cet éclairage autre de la scène, ce pas-de-côté pour :   

-      transmettre de l’énergie, motiver ou remotiver (menés au score)

-      transmettre des info utiles : guider, replacer, conseiller, réorienter la stratégie selon ce que vous avez analysé, votre vision des espaces sous un autre angle

-      veiller à l’application des consignes

-      mobiliser pour garder le niveau d’exigence (concentration, engagement ...)

-      cadrer certains comportements (débordements, excès, risques de cartons...)

3. A qui je parle quand je m’adresse à mes joueurs ?

-      qui est l’homme, la femme, l’enfant, derrière le joueur ?

-      quelle est la difficulté de son poste ?

-      quelle est sa personnalité ?

-      ai-je pointé son comportement (répréhensible) ou sa personne ?

-      attention au joueur latéral qui est sous votre nez (heureusement à la mi-temps ça tourne;)

Il est intéressant pour un coach qui est un ancien joueur, de se demander comment il fonctionnait lui-même en tant que joueur. Par biais projectif, il est fort probable que ses paroles correspondent à ce qu’il aurait eu besoin de recevoir lui avec son profil. Par ex. s’il était un joueur talentueux, qui pouvait parfois se laisser aller -et aurait eu besoin d’un bon coup de pied aux fesses pour être à 100% ou qui réagissait par orgueil- il aura plus tendance à secouer ses joueurs en activant ces leviers-là...

Mais est-ce le bon levier pour le joueur devant vous ?  comment fonctionne-t-il ?

Si vous gueulez sur le défenseur stressé quand il fait une boulette, alors qu’il culpabilise déjà à mort et s’auto-punit mais que vous en rajoutez une couche, il va juste partir dans un dialogue intérieur dévalorisant, s’inhiber, bloquer sa respiration, perdre sa lucidité,  provoquer ce petit rien qui fait perdre en fluidité de mouvement, ne pas faire ce petit geste qui permet d’être bien placé pour bien relancer, déjouer ...  et donc risquer de rater : c’est l’effet papillon !

4.     Comment optimiser cette communication ?

C’est ce que vous allez communiquer AVANT et APRES qui donnera le sens du PENDANT.

En amont :

Selon votre connaissance de vos joueurs en amont, le lien tissé avec eux, votre préparation (consignes claires, objectifs précis individualisés) mais aussi vos explications sur votre communication ... vous parlerez peu à peu la même langue en match : ils apprendront à décoder vos mots, vos intentions, votre non-verbal à condition que vous expliquiez comment vous fonctionnez. Donnez-leur des clés de compréhension pour éviter les malentendus. C’est comme dans un bloc opératoire, on n’a pas trop le temps de faire des politesses pendant la chirurgie. Un mot, un geste et tout le monde doit se comprendre pour être efficace et au meilleur de son potentiel. L’important, c’est de l’annoncer pour se préparer.

En aval :

Si un défenseur ne vous a entendu hurler son nom que sur la seule action ratée alors qu’il s’est concentré sur toutes les autres, un sentiment d’injustice va s’installer. De la même manière si un attaquant est réduit au fait d’avoir marqué ou non. Corrigez ce biais cognitif de distorsion de la réalité dans l’après-coup : les biais de contagion, de généralisation, l’effet de halo, qui conduisent à réduire le joueur à une seule action risquent d’inhiber le joueur et de l’enfermer dans ses échecs.

Après les matchs, débriefez avec vos joueurs et cette fois, prenez le temps, de dire le positif, de reconnaitre leurs bons comportements, les moyens qu’ils se sont donnés, et de travailler les points de progrès en expliquant avec précision ce que vous attendiez. C’est à ce prix que lors des matchs suivants, la confiance et l’acceptation lorsque vous les recadrerez en match remplaceront les sentiments de colère et d’injustice de vos joueurs et optimisera leur potentiel.

Si pendant la chirurgie, l’heure n’est pas aux amabilités et formules de politesse, le temps de l’après-coup est précieux pour augmenter la qualité de la relation et de la compréhension mutuelle.

Au fil du temps, un simple regard ou un simple geste pendant le match sera plus efficace que des cris.

5.     Les étranges phénomènes en communication :

·     Quand vous parlez de lui à un Autre, cela parle (aussi) de vous !

Lorsque vous criez à Marco qu’il est nul et que ses relances c’est de la m...., cela parle de vous. De votre rapport à l’autre, de votre regard sur ce qui vous entoure, de vos émotions, de votre souffrance surtout. Quand vos mots dépassent votre pensée, en match, il y a quelque chose de vous à entendre. Comme une colère qui serait juste mais qui se tromperait de destinataire.

Personne n’échappe à ce phénomène étrange ... lorsque je décris ou crois décrire les coachs et leur communication comme dans ce présent billet, ça parle, inconsciemment, de moi, de mon regard sur l’autre. (D’où l’importance de ne rien prendre au pied de la lettre et de faire votre tri)   

Il est donc judicieux pendant un match de filtrer pour ne donner à l’Autre que ce qui lui est destiné, et de travailler sur ce qui vous appartient. (L’analyse vidéo est un excellent miroir).

·     Quand vous voulez être entendu par un Autre, ne vous adressez pas à lui ou ne lui parlez pas de lui !

Oula, ça devient énigmatique ... et pourtant ! Si vous vous adressez à un enfant sur un sujet déplaisant, et de surcroit, en public, il va se débrouiller pour faire diversion pour se protéger, se couper de cette expérience pénible, ou s’en défendre en trouvant des responsabilités externes. C’est tout simplement ses défenses qui se mettent en place pour le protéger de ce qui est désagréable ou douloureux (majoré par les regards témoins). Alors que ce même enfant a l’air sourd quand vous le réprimandez, il aura les oreilles dressées lorsque ces mêmes messages ne lui seront pas directement adressés. Il s’appropriera les sujets sur lesquels il doit se corriger s’il ne se sent pas visé directement. C’est ainsi qu’il tirera davantage de leçons des messages passés dans un livre, un film, en vous observant vous qu’en écoutant vos reproches. Car ses défenses ne se seront pas dressées comme des murailles entre vous et lui.

C’est de cet enseignement que vient la puissance de l’hypnose ou toute communication suggestive : formuler des suggestions sous forme de métaphores par exemple, comme autant de diversions pour que le message passe sans les résistances réflexes.

J’utilise peut-être ici l’exemple des enfants pour que vous ne vous sentiez pas visé et que votre cerveau accueille cette information sans s’en défendre ;)  

 Sur la touche cependant, les conditions ne sont pas réunies pour avoir la communication la plus subtile.

Retenez néanmoins que votre comportement est parfois plus puissant que vos paroles. Ex : Hurler aux joueurs d’être calme quand on est rongé par le stress est peu opérant.

Rappelez-vous que vos reproches vont générer des mécanismes de défense très variés qui impacteront différemment les joueurs selon leur profil psychologique.

Et les apparences sont parfois trompeuses, celui qui semble ne pas être touché est peut-être coupé de ses sens comme un patient qui vient de recevoir un diagnostic du médecin et qui semble acquiescer à chaque information mais ne retrouvera même pas sa voiture sur le parking. C’est de l’ordre du réflexe, avec interruption des fonctions cérébrales.  Avouez que pour favoriser le plein potentiel de vos joueurs en match, ce n’est pas l’idéal !

Bref, si certains de vos joueurs jouent systématiquement mieux la mi-temps côté opposé au banc, interrogez-vous ...  

Naturellement, la tentation est grande de donner tout ce que vous savez ... peut-être que communiquer, transmettre, c’est plus comme un feu qu’on allume qu'un vase qu’on remplit.

6.     Enfin, réévaluez l’intérêt supérieur. C’est le meilleur guide...

Finalement, malgré les dommages collatéraux, peut-être que, dans un sens, l’intérêt de vos cris sur la touche, c’est que cela décharge votre tension : vue la dose de stress que représente le métier d’entraineur pro, si vous pouvez libérer vos tensions en vociférant et que cela vous préserve d’un ulcère ou d’un AVC, c’est un bénéfice non négligeable pour votre équipe, vos joueurs ont plus besoin de vous hurlant sur le bord du terrain que claqué (chaque année passée sur le banc devrait se compter en année de chien, avec un vieillissement x 7;) Et heureusement les joueurs apprennent ainsi que vous êtes humain, avec des failles, et également à ne plus vous entendre. C’est un excellent apprentissage pour eux de faire le tri entre ce qui les sert et les dessert, ce qu’ils peuvent accueillir, ce qu’ils doivent filtrer. Cela sera indispensable pour la suite de leur évolution...  

Plus sérieusement, notre communication ne nous appartient pas totalement, car les messages que nous envoyons dépendent grandement de ce que les récepteurs en font. Communiquer, c’est risquer. Le coach passe son temps à questionner sa communication donc sa posture, il doute, cogite, rectifie, réévalue, s’adapte, ose ... l’essentiel est là, le coach est sans cesse en devenir.

Un conseil pour conclure ?

Certains coachs se rabattent sur le chewing-gum pour occuper leur sphère orale (défouler leur bouche sur un truc qui ne souffre pas) mais j’ai un doute, étant donné que mastiquer va envoyer un message au cerveau du style « je mange, quelque chose va arriver dans l’estomac, prépare toi », le fait que ce soit un chewing-gum et que rien n’arrive donc dans l’estomac, le cerveau sent l’arnaque, et va plutôt apporter une réponse chimique inadaptée générant frustration, sensation de faim. Or, on sait que la sensation de faim va largement majorer l’agressivité et les choix par défaut (cf étude sur les juges d’instruction et leurs décisions selon l’heure et la distance avec le repas), que cela fatigue l’organisme sans compter le moment (rapide, environ à 1’30 /90’) où le chewing-gum n’a plus de gout, et qu’on ne sait pas où le jeter (pire avec les caméras qui scrutent ... ) ce qui majore la nervosité.  CQFD

Un seul conseil donc ? avec votre bouche, euh....  respirez !

Published on February 15, 2020