Prévention des blessures dans le football :

Réflexion sur les déterminants psychologiques des blessures?

L’implication du psychisme dans la défaillance du corps semble admise, mais de quelle nature serait ce lien entre psychologie et blessure du joueur ?

Cela peut-il participer de la prévention des blessures ?
 

Le football est un sport de contact, le sportif de haut niveau pousse son corps à la limite : la blessure fait donc partie des accidents de la vie de tout footballeur et les préparateurs veillent en permanence à cette prévention. Chaque blessure ne nécessite donc pas une lecture psy systématique!

La causalité psychique qui consisterait à résumer : « ah, il s’est fait une entorse, c’est un problème d’appui, il a des soucis d’ancrages personnels » non merci, attention aux raccourcis!

Néanmoins, le joueur qui se blesse justement avant les grosses échéances, ou encore, la moitié de l’effectif qui se retrouve à l’infirmerie ? Avouez que ça interroge... le sens à donner dépend de chaque sujet, de chaque histoire...  

Les kinés sont bien placés pour confirmer, les langues des joueurs en soins se délient, la blessure est peu à peu exposée à la lumière, la guérison commence souvent ainsi !
 

Mais l’idée que les sportifs ne doivent surtout pas laisser remonter leurs états d’âme est tenace. De nombreux fantasmes viennent l’alimenter : la crainte que le doute s’installe, que les failles s’accentuent, que les problèmes deviennent visibles ou plus invalidants en remontant à la surface.... la tentation est grande pour être un guerrier sur le terrain de liquider les états d’âme et les émotions, de les éviter, quitte à les enfouir, ce qu’on appelle tout simplement le refoulement !

Et pourquoi pas? C’est sûr que juste avant de tirer un penalty, il vaut mieux éviter de trop cogiter:)

 

Quel(s) regard(s) psy sur les blessures et leur prévention ?

Le regard neuro-psy (sciences du cerveau)

Les avancées scientifiques ont révolutionné la prise en charge psychologique des joueurs.

Il est communément admis que certains traits de personnalité seraient corrélés avec la survenue de certaines blessures. Cependant aucune étude n’est venue valider cette conception.


En revanche, le niveau de stress a été identifié comme un antécédent important des blessures sportives. Deux théories expliquent la relation entre le stress et les blessures :la rupture de l’attention et une tension musculaire accrue. Concernant la rupture de l’attention, le stress perturbe l’attention de l’athlète en réduisant son attention périphérique (Williams et Anderson, 1991). Un niveau élevé de stress s’accompagne parfois d’une tension musculaire considérable qui nuit à la coordination et augmente la probabilité des blessures (Nideffer, 1983). Les facteurs aggravants sont l’éloignement de la famille, le manque de soutien social, les changements. De nombreux efforts ont été fournis dans les clubs pour favoriser l’épanouissement et le bien-être des joueurs.

 

Certaines sources de stress du joueur de foot sont inhérentes au contexte de ce sport : la concurrence extrême pour être sur la feuille de match, les injonctions du coach « sois fort », la pression consciente ou inconsciente de l’entourage, des médias, sans compter les tensions dans le vestiaire ou avec la hiérarchie...

Sachant que, depuis ces publications scientifiques, on assiste à une explosion des réseaux sociaux et des paris sportifs qui mènent aux menaces en cas d’échec.... imaginez la dose de stress que supportent les joueurs, mais aussi le staff, les arbitres, les coachs !

De surcroît, le stress et l’anxiété peuvent générer des troubles du sommeil, de l’alimentation, mais aussi des troubles du comportement (addictions, impulsivité) et c’est l’engrenage parfait pour mener à la blessure. Et naturellement, la blessure étant source de stress, c’est un cercle vicieux, la blessure risque de se répéter. Les stat’ sont parlantes : le pourcentage de dépression dans le monde professionnel de football est supérieur à 30%, et il est fortement corrélé au nombre de blessures. Cela ne nous dit pas si les blessures sont sources de dépression ou l’inverse...

Le regard neuro-psy basé sur le fonctionnement du cerveau nous permet de donner un regard pragmatique, reproductible, scientifique, dans un but d’efficacité, de performance parfaitement en phase avec le foot moderne. Notre connaissance des effets placebo/nocebo et de la puissance des suggestions sur le cerveau nous permet de mettre au point des méthodes et outils souvent très efficaces pour canaliser le stress, évacuer les pensées parasites, augmenter la confiance, se centrer sur les objectifs, optimiser l’attention et la concentration, autant d’armes pour s’attaquer au risque de blessures... les préparateurs mentaux et psychologues du sport disposent d’un panel d’approches et outils novateurs et bénéfiques dans cette prévention (hypnose, psychologie positive,...). 

 

D’autres méthodes peuvent aider à surmonter le traumatisme quand une blessure laisse des traces. Je repense au témoignage de Jérôme Alonzo (qui m’invite à le citer), ancien gardien qui a subi une triple fracture en plein match. A son retour, il reste hanté par cette blessure et chaque fois qu’il se retrouve dans la zone du terrain où il s’est écroulé, les images qui surgissent le font vaciller à tel point qu’il avoue avoir ensuite évité des sorties de cages par crainte de ce malaise : un véritable stress post- traumatique ! Nos prises en charge actuelles, par ex l’EMDR (méthode basée sur les mouvements des yeux, utilisée notamment auprès de victimes d’attentats) lui auraient été d’un grand secours... 

Dans ma pratique, les athlètes le décrivent bien, en quelques séances, leur stress a parfois miraculeusement « disparu », leur concentration est optimisée, en toute logique on tend vers une diminution des risques de blessures. Ces outils et méthodes nous ont tous mis d’accord, mais sont-ils suffisants ?


Attention à ne pas faire du « Monsanto de la psychologie » ....

 

La dimension scientifique est garante de notre pratique mais peut-être fournit-elle parfois une illusion de vérité.

Les études scientifiques répondent aux questions qu’on leur pose : l’outil va-t-il être efficace ? Oui. En revanche, à quel prix ? Quels éventuels dommages collatéraux sournois et longtemps invisibles ? Quels angles morts ?

 

Dans cette révolution scientifique, ne fonçons-nous pas, tête baissée, guidés par notre désir de performance et la jouissance d’une efficacité visible et immédiate, sans tenir compte de l’écologie durable du joueur ? Le cerveau n’a de cesse de nous leurrer et plus on progresse dans sa connaissance, plus ses réactions semblent nous échapper.

Croire que nous pouvons endiguer le psychisme et en prendre les commandes est non seulement peu humble mais apparaît assez risqué ... car paradoxalement, éliminer les parasites pour atteindre l’objectif risque peu à peu de museler certaines réactions, d’accentuer le refoulement d’une part non-bienvenue de soi donc augmenter l’effet cocotte-minute...

 

En corrigeant les facteurs de blessures par des méthodes « efficaces », nous devons veiller à ne pas induire un déséquilibre systémique.  

Le risque à mon sens est de parvenir à éviter des blessures classiques (entorses), de rendre les joueurs conditionnés « résistants », mais de voir émerger des pathologies plus complexes, plus atypiques, chroniques voire psychologiques.


Regard méta-psychologique :

Aujourd’hui, la psychanalyse basée sur l’hypothèse de l’inconscient, est décriée. La neuro-psychologie a balayé la vieille dame avec un argument choc : les preuves scientifiques de son efficacité, pendant que les psychanalystes tricotent des années sans focus sur le résultat! C’est sûr, avant une compétition sportive, on attend autre chose du psy !!

Néanmoins, ma pratique auprès des patients en fin de vie m’a enseigné l’art du grand écart entre des mondes supposés opposés, du plus cartésien au plus spirituel et à fuir toute querelle de chapelle ... il est possible de mener une réflexion sur plusieurs niveaux.

J’en profite donc pour revenir faire ce « pas de côté », regarder la scène sous un autre angle,  et formuler d’autres hypothèses psychologiques de la blessure, basées sur l’inconscient.

 

« Bénéfices secondaires » inconscients ?C’est l’idée que le joueur puisse trouver des « bénéfices » dans sa blessure, comme refuge, régression, comme temps de pause et de réflexion, comme fuite ou évitement d’une situation délicate. C’est ainsi que l’on peut retrouver une grande partie de l’effectif à l’infirmerie : quand les résultats négatifs s’enchainent et que notre inconscient nous « préfère » à l’infirmerie que responsable ou associé au naufrage. Il convient d’entendre ce que le corps vient nous dire, surtout lorsque qu’il y a répétition (blessure récidivante, contagion d’un effectif). Parfois, la blessure permet de manifester dans le corps ce qui était de l’ordre d’une angoisse, d’une souffrance diffuse, impalpable, taboue et la blessure du corps lui donne un lieu, un ancrage, ce qui permet une prise en charge plus aisée.  

 

Déplacement de symptômes ?les méthodes les plus efficaces s’attaquent au symptôme lui-même, par exemple : réduire la sensation de stress, les manifestations, ... elles vont pour partie, « inhiber » la manifestation du symptôme sans le résoudre en profondeur, comme si le magma volcanique restait sous terre parce que la cheminée du volcan a été bouchée. Il n’y a plus de lave visible en surface mais la pression volcanique doit trouver d’autres voies d’évacuation et lorsqu’elles échouent, il est probable que le corps reste le lieu d’expression ultime.

 

Le moment de survenue de la blessure est souvent un moment de « faiblesse », une brèche dans l’édifice où une émotion « surprise » vient faire déborder le contenu. Par exemple, en match, l’équipe commence à boire la tasse, elle prend 1, 2 buts et les joueurs, comme par hasard, se font des claquages : parfois, 1, 2 joueurs à la suite. On peut supposer que le joueur même bien préparé psychologiquement et mentalement est animé d’une palette d’émotions plus vaste, complexes et souterraines, et le stress a revêtu une autre forme : honte, colère, culpabilité, détresse, sentiment d’insécurité, et c’est en rencontrant cette émotion que le corps du joueur préparé à supporter le stress, craque. Je pense à un joueur célèbre, au sommet de sa gloire, qui après un écart de conduite, éloigné de ses valeurs (culpabilité), très médiatisé (honte) se blesse à la cuisse...

D’où l’importance de travailler sur une globalité, d’avoir une approche holistique, à de nombreux niveaux pour un équilibre global, au niveau du joueur mais aussi de l’institution et cela prend plus de temps....

 

Retour du refoulé ?En d’autres termes, les affects des souvenirs que l’on a gentiment rangés au fil de notre histoire sous le tapis parce qu’ils nous embarrassaient, décident - et il suffit parfois d’une étincelle - de nous sauter au visage, sous forme de différents symptômes ou de se manifester à travers le corps....  La place semble nette en surface mais l’inconscientn’a pas disparu, il a l’art de nous échapper, et le corps ne ment pas : il somatise.

L’adversaire le plus redoutable change de visage, il n’est plus l’autre mais bien soi-même.  

Cela se traduit parfois par des dysfonctionnement du corps parlant, certains joueurs évoquent après-coup avec clairvoyance de drôles de tours joués par leur corps (paralysie afrigorée, zona) dans des moments non anodins pour eux.

 

Un travail de fond, régulier, de mise en mouvement psychique permettrait de gagner en souplesse et de réduire les tensions internes et les conflits psychiques inconscients, donc les risques de rupture manifestés par le corps. Et de mettre du senssur les blessures qui surviennent pour les dépasser. Un lieu où la parole est vraiment libre, sans censure, sans crainte des conséquences sur la feuille de match ou le regard de l’autre ... 


Conclusion

In fine, avouons-le, malgré nos efforts de recherche de prévention des blessures, il subsiste un « reste » qui échappe à toute forme de logique : quand tout est calculé, scientifiquement démontré, travaillé, compris, assimilé, et aïe, ça casse, ça ressemble à du « pas de chance » qui tombe du ciel.

Mais ça peut surtout ébranler tout le montage savamment orchestré...

Problématique : que fait-on de ce « reste » ?

 

Je suis tentée de dire : respect !

Cette part qui émerge, incontrôlable, cet insaisissable, qui fait que le joueur est au mauvais endroit et au mauvais moment, ou à l’inverse que le joueur vit un état de grâce et que les rebonds lui sont favorables, on s’incline ! C’est aussi la magie du sport : la chance, le hasard, la Foi, la superstition...

 

Cette zone de non-droit et d’énigme pour la science, du joueur qui sort indemne d’un tacle assassin à celui qui se coince le dos lors d’une partie de scrabble, c’est l’émergence de la Vie, devant laquelle nous psy, scientifiques, médecins, data scientists, .... nous réalisons que nous sommes tout petits.

Et je crois que c’est aussi cette part insaisissable qui m’inspire et me donne envie de chercher encore... ce lieu d’énigme, ce lieu de hasard ou de Sacré, où le coach va embrasser frénétiquement sa bague en invoquant la protection des âmes, où la VAR apporte finalement plus de questions que de réponses,... je dis MERCI.