Lettre à un chirurgien

C’est fou comme la défaillance du corps amène le sujet souffrant dans une sorte de vacillement. C’est probablement le seul moment où il ne peut plus nier les questions existentielles. Où le masque de l’illusion de contrôle tombe. Le Réel nous rattrape. Quelque chose nous échappe : Nous ne sommes plus Maitre en la demeure.

Et à demi masqué, ce rappel incontournable... notre finitude.

Parfois la Douleur s’en mêle, qui mène à une sorte de traversée du désert, en solitaire, pieds nus, avec pour seule boussole les étoiles. Cela remet en place les plus prétentieux d’entre nous. Un peu comme cette humilité qui nous frappe soudain face à l’océan déchaîné. Notre égo s’évapore et nous voilà rétrécis. Et c’est dans ce vertige que l’on rencontre des médecins, « pire », des Chirurgiens, ces personnages le plus souvent remplis de certitudes à la limite de l’arrogance. Et c’est précisément cette arrogance qui nous rassure : nous, dans ce passage d’intense vulnérabilité, subitement flanqués d’un cerveau de poule, nus, désarmés, nous confions ce corps qui réveille le doute en nous, à un personnage qui ne doute de rien.

Et, moins il doute, plus on se sent en sécurité. Un chirurgien qui ne paraîtrait pas sûr de lui ferait fuir le plus courageux des patients...  

Alors, dans cette ambivalence prend naissance une drôle de défiance à son égard : il nous fascine autant qu’il nous insupporte. (Notre inconscient n’est pas dupe et devine que ce n’est que notre propre reflet qui nous est insupportable.)

N’empêche, il voit l’envers de notre « dé-corps » et s’imagine sa-voir qui nous sommes dans un caricatural  « Je sais, donc je suis » alors que nous-même ne savons plus grand chose de nous.

Qui est cet étranger qui lirait en nous ? Mi sauveur, mi imposteur ? Mieux que n’importe quel soignant et autre sujet supposé sachant, il déclenche des fantasmes, et même quand il croit ne pas en jouer, se nourrit de ce pouvoir divin.

Il n’a sans doute pas choisi ce rôle par hasard : ce désir altruiste de sauver l’autre, mêlé à une nécessaire toute-puissance. Qui s’auto-entretient dans cette injonction du patient qui implore en secret : soyez fort, ne doutez pas. Tant et si bien que le personnage prend le pas sournoisement sur l’homme qui l’incarne. Il n’a pas d’autre choix pour tenir cette posture que de mettre à distance ou en sourdine ses propres remous intérieurs. Ses ambivalences. Ses émotions paradoxales. Avant même d’émerger à sa conscience, ses démons se sont transformés pour laisser place à un super-héros. Tout ce qui risquerait de le faire dévier de ce rôle si bien joué est discrètement muselé.

À tel point qu’il en devient presque sourd.

À l’autre, un peu, et heureusement!

A lui aussi sans doute ...


Dans cette spirale, il est piqué aux défis comme un grand sportif, les agendas et salle d’attente bondés lui renvoient en miroir sa notoriété, sa valeur semble grandir au nombre de sollicitations et de sacrifices, comble de tout, il risque sa santé tel un héros grec ... cela devient jouissif d’être à ce point vibrant, en Vie. Mais jouissance et souffrance sont les deux faces d’une même pièce. Cette quête insatiable, sous les regards admiratifs du public, finit par aliéner l’artiste. Après quoi court-il ainsi sur le fil ?

À tel point que certains patients finissent par se soucier plus ou moins secrètement de leur chirurgien. Car sans s’en apercevoir, dans cette course effrénée, l’enfant blessé tapi au fond de lui apparaît en filigrane sous la blouse.... Il ignore ce chuchotement.

Et cette tentative de réparation de l’autre prend alors un sens confus, où l’on ne sait plus bien qui cherche à réparer qui. Dans ce bloc frigorifique où l’un est inconscient livré aux mains expertes de l’autre, il arrive même que deux âmes se rencontrent et conversent en secret.

Nul ne sait ce qu’elles se disent...

Show must go on.