L’œil du Psy en Scouting

Un psychologue dans le processus de recrutement, cela paraît déjà étrange dans le Foot ...  Mais alors, dans le contexte fréquent où le joueur n’est pas encore « rencontrable » et que le psy ne peut donc lui faire passer ni entretien psychologique ni tests de personnalité et outils spécifiques pour mesurer ses habiletés mentales et cognitives, à quoi peut bien servir un psy dans l’évaluation d’un joueur sur la seule base de l’observation de matchs ??!

Nous sommes tous d’accord :

  • plus l’évaluation est exhaustive, plus le joueur est évalué sur chacune des strates et plus le recrutement a des chances d’être réussi.
  • plus le recrutement est à fort enjeu, plus chaque gain marginal est à exploiter !

Alors gageons que le « Psy » peut apporter sa contribution dans l’équipe d’observateurs, armé à ce stade, comme les autres, seulement de ses yeux !

Certes, ce psy-là change alors de costume... il n’est pas barbu, avec des lunettes rondes, à analyser vos tourments livrés sur un divan.   

Voici comment je travaille quand j’enfile mes lunettes d’analyse du footballeur et de sa psychologie bien spécifique.

Que ce soit en visionnant le match en direct à la télé, sur des vidéos ou au stade... peu importe, voilà comment je pose mon regard sur le joueur. Vous ne lirez pas de scoop ou de sensationnel ici, n’importe quel spectateur verra les mêmes choses que moi, c’est comme les datas, la plus-value se cache derrière le SENS: lesquelles je regarde, quand, pourquoi ?qu’est-ce que j’en tire ?

Venez avec moi plonger dans l’œil du psy ... on regarde le match ensemble ?


1.    Jour de match

Aujourd’hui, mon regard est vissé sur un attaquant de pointe de ligue 2.Je dois l’observer corps et âme pour le comprendre, le connaître, repérer ses expressions, ses gestes, ses comportements, ses émotions, ses réactions face à lui-même et face aux autres. Je dois m’imprégner du joueur que j’étudie... comme au cinéma, quand un acteur ayant décroché le rôle d’un personnage important et qui va, pour l’incarner au plus près de sa vérité, visionner des centaines d’heures de ce personnage pour connaître par cœur son non-verbal, comment il bouge, comment son corps réagit, afin de l’habiter. Car le corps... ne ment pas.

Le joueur peut se contenir un certain temps, masquer ses émotions, cacher son jeu, mais sur 90 minutes et sur plusieurs matchs, peu à peu sa nature s’exprime.  

Je peux ainsi observer le joueur sur des dizaines de matchs, plus je visionne son comportement dans des situations différentes (victoire, défaite, bonne perf indiv, contre-perf indiv, haute intensité, retour de blessure, en forme, pas en forme, match à enjeu fort ou moindre...) donc plus le panel est large, plus son profil s’affine.  Les scouts sont habitués, c’est leur métier. Mais plus rarement celui des psy. Or, un peu à la manière d’un chirurgien qui se spécialise et répète la même intervention chirurgicale,  cela est nécessaire d’engranger une expérience pointue et des automatismes en accumulant un savoir spécifique des réactions attendues, des critères d’alertes ... pour que l’œil s’aiguise.

Ca commence dès l’échauffement, j’observe comment il interagit avec ses coéquipiers, comment il bouge, comment il se comporte, qui il cherche du regard, son niveau de décontraction ou de stress (langage corporel, verbal ou non verbal, crispations, posture, présence), s’il en a conscience ou s’il le refoule et surtout la façon qu’il a de l’évacuer quand il en a conscience, ce qu’il met en place comme ressources (= stratégies d’adaptation ou coping), ses rituels avant et à l’entrée sur le rectangle vert. Je regarde sa façon de se mettre en état de concentration, également dans les temps d’attente (couloir d’entrée des deux équipes, lors des poignées de main, des hymnes, d’une minute de silence, ou sur le banc...) dans son rapport à lui et aux autres. J’observerai à la longue s’il y a corrélation entre son état d’avant match, sa préparation et son niveau de jeu les premières minutes sur le terrain. Est-ce que sa décontraction lui aura été bénéfique ? est-ce que à l’inverse son stress lui était utile?

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise attitude dans l’absolu, un joueur en apparence plus stressé peut tirer profit de ce stress et en avoir besoin. Un joueur qui semble plaisanter peut masquer un stress et que ça lui réussisse ou l’inverse. Nous n’avons pas d’a priori car chaque fonctionnement est unique. L’important est de savoir comment fonctionne le joueur, le connaître sous toutes ses coutures pour comprendre ses besoins pour être performant, ses failles et ses ressources et de repérer les points d’adéquation/inadéquation avec les particularités des attentes du recrutement : pour trouver la bonne personne au bon endroit au bon moment ! Voilà pourquoi je cherche à déceler ses stratégies de pensées cognitives (traitement de l’info) et ses aménagements défensifs (comment son inconscient est réagit aux difficultés) pour anticiper selon le contexte de recrutement (environnement, coach, valeurs du club, profil de l’équipe...) quels seront ses capacités d’adaptation et ses besoins. Sinon le risque est d’évaluer un joueur dans son milieu actuel mais sans savoir si sa valeur est transposable ailleurs (projection future) et sans connaître les conditions d’expression de son plein potentiel. Selon la stratégie du recrutement, « trading » d’un joueur à potentiel ou joueur à maturité football pour efficacité immédiate, notre regard sera bien différent.   

Par exemple, si vous recrutez un attaquant, qui sera votre attaquant phare, dans un contexte à haute pression (montée en L1 ou LDC ) vous aurez besoin qu’il sache déjà« gérer la pression ». Mais la pression peut revêtir de nombreuses formes dans le football et un joueur n’a pas un profil homogène dans son rapport aux différentes pressions.

Nous observerons alors toutes les situations déstabilisantes pour voir comment il réagit et s’adapte. Comment et en combien de temps récupère-t-il son état émotionnel et cognitif après une frustration ? après une injustice ? après une agression d’un adversaire? après un échec ? de sa part mais aussi de la part d’un coéquipier ?

Après un reproche (coach/ arbitre/coéquipiers/lui-même/le public) comment récupère-t-il sa concentration ? sa motivation ?

Quelles sont ses réactions externes, internes? ses stratégies d’adaptation ?

Dans quelle mesure il exprime (gestes, mimiques, paroles...) ses émotions ou les intériorise ?

S’il les intériorise, comment les repérer plus subtilement, car les émotions vont forcément avoir une incidence soit très visible (agressivité, perte d’envie....), soit plus souterraine : diminution de la vitesse de traitement de l’info, impact sur son espace-temps : problème de timing, de coordination dans les passes, d’inspiration dans le dernier geste.

Un attaquant est naturellement plus inspiré et plus confiant dans les temps forts. Je veux aussi comprendre son comportement dans les temps faibles de son équipe. Prend il le leadership ? est-il contaminé par la fébrilité ou contaminant ? (gestion du stress collectif)

Là, j’observe notre joueur qui vient de remonter tout le terrain lors d’une action rapide vers l’avant, il a sprinté pour se rendre disponible et dans l’espoir d’être servi mais finalement son coéquipier tente la frappe seul et ne cadre pas. Notre joueur est déçu et en colère ... il lève un bras et fait la moue. Quelles seront ses prochaines actions? va-t-il recommencer les efforts? cela va-t-il impacter ses prochaines minutes de jeu? Comment ? (ses réactions sont bien entendu inconscientes et involontaires)

  • Déplacement de la colère? agressivité sur un adversaire, l’arbitre ...  
  • Agressivité? ex : reproches sur son coéquipier...
  • Agressivité refoulée ? ne dit rien mais la rancœur peut inconsciemment par ex. conduire le cerveau à ne pas « voir » le joueur qui l’a oublié sur la prochaine occas’ même s’il est mieux placé
  • Déni? semble ne rien ressentir mais peut être impacté dans son jeu +/- longtemps (ex désynchronisation, échecs des gestes techniques ...)
  • Résilience? reste lucide et si son coéquipier est mieux placé, le servira sur la prochaine occasion
  • Sublimation? l’action suivante, il sera à 300% pour marquer son but !

Par la répétition de ces situations et de l’analyse de son comportement, nous pourrons tirer des tendances ...

Quels que soient ses mécanismes de défense, je cherche à voir s’ils sont adaptés et bénéfiques pour lui et quelle incidence ils auront sur ceux qui l’entourent.


2.    Evolution du joueur dans le temps

Je m’intéresse également à l’évolution de son état mental & psychologique dans le temps :  


Au fil de la rencontre :

La tension est théoriquement + forte au début de la rencontre. Je vais observer :

Le joueur est-il meilleur sur le plan cognitif (réactivité, vitesse de traitement, vision du jeu, lucidité ...) lorsqu’il est en début de match concentré et frais ou au contraire au fil du match, avec la fatigue et le mouvement, son état se fluidifie, il cogite moins et se libère (intuition, clairvoyance, créativité, état de flow) ?  

D’autres indices comme son niveau de jeu selon le score, selon s’ils sont menés ou s’ils mènent. Selon le chrono et en particulier le money time : quel impact sur son état mental et sur ses performances ? Certains joueurs se transcendent sous cette pression, d’autres se mettent à tricoter.

J’aime observer les comportements des joueurs avant que le corner soit tiré, leur degré d’implication, de concentration ou de distraction, j’aime aussi regarder leur attitude dans les interruptions de jeu, les temps « morts » pleins de vie après une faute par ex.

Au fil des rencontres :  

Incidences du ou des matchs précédents : selon sa performance précédente, quel impact sur lui sur le match suivant ?

Quels impacts produit la mise en concurrence (effets du statut de remplaçant par ex, d’une sortie prématurée) : inhibition ? motivation ? Progresse-t-il psychologiquement ? à quel rythme ?

Pour un attaquant, je veux également comprendre quels facteurs internes seraient susceptibles d’influencer sa réussite ou son échec devant les cages : lorsque le joueur ne concrétise pas, en analysant chaque situation devant le but, je cherche à repérer les influences émotionnelles, et leur origine.   

Pour un défenseur, il y a d‘autres repères à observer, la pression n’est pas la même ! Si un attaquant « doit » (marquer) et peut subir beaucoup de frustrations, de découragements,l’autre « craint » (la responsabilité d’un but). Le défenseur est plus confronté à la peur, la honte. On ne deal pas avec la frustration comme avec la peur et on ne l’observe pas sous le même angle.

Un milieu est plus confronté à des difficultés de l’ordre des fonctions exécutives : comment gérer une avalanche de stimuli et anticiper, avec la pression du temps et de l’espace réduits. Le recruteur a l’habitude d’évaluer à l’œil bon nombre d’habiletés mentales comme la lucidité, la prise de risque, la concentration, l’intelligence de jeu, l’anticipation. Mon rôle est plutôt d’éclairer comment l’état émotionnel interne peut influencer ses habiletés (cognitives, techniques, physiques). Car les victoires se jouent aussi sur le mental... et le joueur n’est pas un robot, son niveau de jeu est inégal et parfois l’écart de niveau peut être spectaculaire, car il est soumis à des variables externes et internes.

Idéalement si l’on a l’occasion de l’observer sous les ordres de différents coachs...

Pour aller plus loin, je peux explorer d’autres questions :

comment parle son corps ?

Comment réagit-il face à la douleur (coups), aime-t-il ou évite-t-il les contacts, aime-t-il se faire violence (plaisir dans l’intensité des efforts)

Blessures : certains joueurs ont un corps qui réagit davantage au contexte émotionnel et peuvent être victimes de blessures répétées de tension ou liées à des chocs psychologiques. Le plus souvent les joueurs inhibés, qui refoulent leurs émotions.Dans ce cas, nous pouvons nous demander quel contexte entourait a priori les blessures dans ses matchs ? Analyse des différentes blessures du joueur et repérage d’un lien éventuelavec des situations à risque pour ce joueur ?

perméabilité et effets de « la lumière et du bruit »

Quel impact quand il est médiatisé ? Lorsqu’il est encensé à la conf de presse, cela joue-t-il sur ses performances ? il arrive fréquemment que cela impacte les performances qui suivent une apparition remarquée dans la presse

Lorsque le public le siffle ou se montre hostile sur les réseaux sociaux : dans quelle mesure est-il déstabilisé ? sur quel plan est-il impacté?

perméabilité émotionnelle

Quel impact lié aux interactions avec les autres : coéquipiers, coach, arbitre, agressivité des adversaires ?

Le niveau de jeu du joueur est-il différent :

  • à l’opposé du banc de son coach ?  
  • selon qui est présent (à domicile / à l’extérieur) pourquoi ?  
  • selon le prestige de l’équipe adverse et les représentations associées ?
  • Quelles ressources met-il en place ?

Chacun essaie de gérer son stress à sa manière ou à l’aide de méthodes.

Avec un œil avisé, nous voyons facilement quel joueur a travaillé sur lui et utilise des méthodes comme l’auto hypnose, la respiration pleine conscience... par exemple, un joueur qui juste avant le coup d’envoi ou de rentrer sur le terrain, se « scanne » les yeux fermés avec ses mains de la tête aux pieds ou un joueur qui prend quelques secondes après un tir raté, pour respirer, évacuer mentalement l’action et se reconcentrer.

Quelle philosophie (Foi, valeurs) ?

La Foi n’est pas à prendre ici dans le sens de la confession religieuse, mais dans le sens du rapport au monde qu’entretiennent les joueurs, de leur philosophie d’être avec eux-mêmes et avec les autres, de leur rapport à l’adversité,  à la résilience, à leur responsabilité sur eux-mêmes et sur le groupe. Que ce soit dans leur communication sur le terrain ou sur les réseaux sociaux, que leur regard soit tourné  vers le « Ciel » ou vers les autres, qu’ils prient leur Dieu ou se mettent en lotus pour célébrer un but, leurs réactions spontanées dans les moments extrêmes de joie ou de peine donnent parfois un aperçu de ce qui les répare, les nourrit et de leurs motivations profondes.

Flow ?

Il est très précieux de repérer ce qui met le joueur en état de flow, de grâce, où tout lui réussit : est-ce régulièrement à un même moment temporel du match (bon degré de relâchement) ? est-ce favorisé par des conditions extérieures à lui ? Est-ce un état interne qu’il arrive à enclencher, où il incarne l’exacte jonction entre horizontalité et verticalité ...? Cet état peut se traduire dans l’attitude et la détermination, il semble en transe, comme si rien ne pouvait lui échapper. Si vous connaissez très bien le joueur, parfois vous pouvez pressentir qu’il va marquer avant même qu’un corner soit tiré par exemple....


3.    Après le match

Les Statistiques :

J’aime comparer le lendemain du match ce que j’ai perçu à l’œil avec les stat : lorsque le joueur est sur Wyscout, je vais étudier comment son comportement s’est éventuellement traduit sur le plan statistique et regarder les corrélations. Nous pouvons échanger avec le Data Analyst

Ex % de passes réussies  Je re-visionne volontiers certaines séquences pour comprendre au-delà des chiffres et du combien de passes/longues réussies les questions :

Pourquoi a-t-il raté une passe ? Comment a-t-il réagi après avoir raté une passe ou plusieurs passes ?

Un peu d’ordre dans tout ça ?

Après cette phase où je laisse tous ces petits indices me parvenir, j’aime discuter avec les autres observateurs, analyser les interview et la com’ du joueur, pour structurer ces informations récoltées pêle-mêledans un dossier intelligible et pragmatique. Par rubriques : émotionnel / cognitif / relationnel / conscience de soi/ conscience professionnelle etc ... En attendant idéalement l’évaluation en face à face pour pouvoir poser un autre regard et approfondir l’analyse après avoir rencontré et testé le joueur !

Notez bien que les observations n’ont pas en soi de valeur de jugement. Par ailleurs, le non-verbal analysé ne correspond pas à des interprétations stéréotypées voire hasardeuses comme « bras croisés=fermé », « regard bas=soumission ». Ce qui nous intéresse, ce ne sont pas les raccourcis prêts à l’emploi, c’est de dessiner une esquisse du joueur dans ses spécificités, SA logique interne. Un corps est fait de déséquilibres compensés, un mental aussi. Mon approche consiste à comprendre comment il ressent, pense et compense.

Pour l’anecdote, Jérôme Alonzo était un immense gardien avec un TDAH diagnostiqué (trouble de l’attention avec hyperactivité) comme quoi... ce qui compte c’est ce qu’il en a fait!
Conclusion

Un joueur peut être excellent dans un club et en échec ailleurs. Et même lorsque de nombreuses variables paraissent sous contrôle, l’équation du recrutement garde quelques inconnues.

Une part échappe et reste imprévisible et énigmatique...  

Recruter, c’est faire un pari, ce qui implique une part de hasard et de chance.

Faisons en sorte de limiter les risques de ce pari et d’avoir la « chance » de votre côté.

Et quoi qu’il en soit, il faudra ensuite faire en sorte que ce pari, juste ou non, devienne un choix gagnant. Donc la connaissance du joueur sera une ressource précieuse en vue de le développer vers son meilleur potentiel ...

 

Consulter l'article sur LinkedIn